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Témoin oculaire en Syrie – 3e partie

19 juin 2017

Depuis le début de la guerre, John Eibner de l’organisation Christian Solidarity International (CSI) a séjourné huit fois en Syrie, entre autres à Alep, à Hassaké et à Tartous. Dans un entretien en trois parties, il raconte ses impressions.



3e partie | Entre l’extinction et la reconstruction – La situation des chrétiens et des alaouites

 

CSI : Dans la deuxième partie de cette interview, vous avez critiqué l’Occident pour son soutien apporté aux rebelles. Vous avez déclaré que l’opposition armée contre Bashar el-Assad n’était nullement modérée, mais islamiste, et qu’elle voulait établir un État de charia dans lequel les femmes, les homosexuels, les minorités religieuses et les sunnites modérés seraient discriminés et persécutés. Donc l’appartenance religieuse a-t-elle une influence sur la décision d’immigrer ?
Le Dr John Eibner : À ce sujet, je n’ai pas de chiffres ; je ne peux donner que mon impression. Outre les quelque 75 % de sunnites, il existe en Syrie deux grandes minorités qui, en 2011, atteignaient chacune 10 % de la population : les alaouites et les chrétiens. Les alaouites, ancien groupement religieux auquel se rattache le président Assad, sont menacés par les djihadistes sunnites. Mais ils n’ont aucune possibilité de s’enfuir à proximité de leurs régions. Or, ils ont des bastions à Tartous et à Lattaquié, et ils croient pouvoir se défendre eux-mêmes. Autant que je sache, parmi ceux qui se sont réfugiés dans les pays voisins et en Europe, il y a peu d’alaouites.

L’autre grande minorité religieuse, ce sont les chrétiens. Nombre de chrétiens au Moyen-Orient voient leur avenir complètement bouché. Leur crainte n’est pas sans fondement. En mai 2016, je suis passé dans quatre villages chrétiens situés sur la rivière Khabour. L’État islamique (EI) les avait conquis en février 2015 mais ils ont été libérés quelques mois plus tard. En tout, il y a plus de trente villages chrétiens qui, tous, ont été fondés par les rescapés du génocide de 1915 en Turquie. Pour l’EI, la destruction des églises représentait une grande priorité : les djihadistes connaissent l’importance des églises dans cette région et savent qu’un village sans église n’est plus une demeure pour les chrétiens. De nombreux villages sont comme morts. Il reste à craindre que bientôt, il n’existera plus aucun chrétien sur les rives du Khabour.

Quelle est la situation des chrétiens dans d’autres régions de la Syrie ?
Les chrétiens menacés d’extinction sur les rives du Khabour font partie de l’Église apostolique assyrienne de l’Orient. D’autres confessions chrétiennes, par exemple les chrétiens syriaques-orthodoxes, ont un peu plus d’espoir car elles sont plus nombreuses. Prenons l’exemple de Sadad : en novembre 2015, cette ville majoritairement syriaque-orthodoxe a réussi à refouler une attaque de l’EI. Ce succès a encouragé les gens qui disent que c’est la première fois qu’une offensive de l’EI a pu être arrêtée sans soutien aérien. Mais bien sûr, la vie y est dure. La plupart du temps, il n’y a pas d’électricité et les prix sont élevés. Si les sanctions économiques devaient persister, les habitants de Sadad pourraient tôt ou tard être amenés à quitter la Syrie, même s’ils ne sont pas menacés directement par les combats. (concernant les sanctions économiques, voir la première partie de l’entretien)

Au cours des dernières années, l’armée syrienne a reconquis différentes régions. En Syrie, existe-t-il des déplacés internes qui rentrent dans leur maison ?
Oui, l’ancienne métropole de Homs, que les rebelles ont dû quitter en mai 2014, en est un exemple. Déjà lors de mon premier voyage, avant le retrait définitif des rebelles, les habitants revenaient dans certaines parties de Homs. Évidemment la ville a subi une destruction gigantesque. De nombreux bâtiments doivent être rasés et rebâtis. L’approvisionnement en eau et en électricité n’est pas assuré de façon stable. Malgré cela les gens reviennent, même des familles. Une école grecque-orthodoxe dont la rénovation a été cofinancée par CSI est à nouveau en activité. La DDC fait un très bon travail à Homs et aide les déplacés internes à rentrer dans leur ville.

Les personnes de Homs ne craignent-elles pas le retour des rebelles ?
Pour l’instant, Homs n’est pas menacé directement. À une exception près, tous les quartiers de la ville ont pu être reconquis par l’armée. Les gens ont l’impression que le gouvernement contrôle la situation. Cependant, c’est à bon escient qu’ils doutent de leur avenir à long terme. Ils se croyaient aussi en sécurité, il y a quelques années lorsque, tout à coup, les insurrections ont commencé : les rebelles sont venus et les djihadistes sont arrivés. D’ailleurs il y a encore des attentats à la bombe et des enlèvements. Le frère de mon hôte a été récemment enlevé et on n’a aucune nouvelle de lui. Évidemment, de tels événements suscitent de la crainte et empêchent de nombreuses personnes de rentrer à Homs. Si elles se sentent en sécurité ailleurs, elles décident peut-être d’attendre encore.

Depuis des mois, des négociations suivent leur cours. Existe-t-il un espoir qu’elles apportent la paix ? 
Bien entendu il existe un espoir, mais c’est difficile de déterminer si les parties recherchent honnêtement la paix. Si les USA et la Russie collaborent réellement dans une même pensée, alors les discussions aboutiront à un succès. « Assad doit partir » ne peut pas être une condition préalable pour des discussions productives. Par ailleurs, l’Occident doit être conscient que les rebelles sont dominés par des puissances islamistes et que les rebelles non islamistes jouent un rôle marginal dans l’opposition contre Bashar al-Assad. Malgré l’exemple dissuasif des Frères musulmans en Égypte, l’Occident soutient depuis des années les djihadistes dans leur lutte contre le président Assad, et leur fournit des armes et une formation. Ceci doit s’arrêter immédiatement.

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