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Témoin oculaire en Syrie – 1re partie

19 juin 2017

Depuis le début de la guerre, John Eibner de l’organisation Christian Solidarity International (CSI) a séjourné huit fois en Syrie, entre autres à Alep, à Hassaké et à Tartous. Dans un entretien en trois parties, il donne ses impressions.



1re partie | Nos sanctions aggravent la « crise de réfugiés »

 

CSI : Depuis 2011, plus de cinq millions de Syriens ont fui leur patrie ; un million d’entre eux se sont rendus en Europe. Il semble que tous ceux qui le peuvent quittent la Syrie. Est-ce que cette impression s’est confirmée lors de vos voyages en Syrie ?
Le Dr John Eibner : Les barils d’explosifs, les tirs de mitraillettes et les exécutions font payer un prix terrible à la population syrienne, et de nombreux Syriens se voient forcés de quitter leur pays. Lors de mes premiers voyages en 2013, on croyait que le conflit allait bientôt toucher à sa fin. Aujourd’hui, aucune fin ne se profile à l’horizon. Certes, aucune des personnes avec lesquelles j’ai discuté ne veut rejoindre la vague de migration que les passeurs dirigent vers l’Europe ; c’est trop risqué, disent-elles. Mais nombreux sont ceux qui parlent d’émigration. Beaucoup sont obligés de fuir leurs villes et villages à cause des combats, mais ils ne sont pas obligés de quitter véritablement la Syrie. Il existe encore de nombreux lieux relativement sûrs, par exemple dans les provinces de Tartous, de Lattaquié et de Damas.

Les sanctions économiques draconiennes ont entraîné la détresse matérielle, raison importante, souvent ignorée, qui les pousse à émigrer quand même. Ces sanctions ont été imposées à la Syrie en 2011 par les USA, l’UE, la Suisse et d’autres pays à cause des événements provoqués par les insurrections du Printemps arabe. Les sanctions sont une punition collective destructrice pour la population qui s’appauvrit de plus en plus. Tous sont touchés : les sunnites, les alaouites, les Druzes, les chrétiens, les enfants aussi bien que les adultes, les vieillards, les handicapés – c’est une catastrophe ! Seule l’élite peut contourner les sanctions. 

Avec les sanctions, les USA et leurs alliés manœuvrent de façon ciblée pour user de pression et forcer Bachar el-Assad et son gouvernement à abdiquer. 
Aujourd’hui, il ne peut plus être question de sanctions ciblées contre le régime syrien. L’ancien président Barack Obama évoquait lui-même « des sanctions encore jamais vues ». Les sanctions sont si complètes qu’elles ont anéanti l’économie syrienne entière, même le secteur privé. Les sanctions ne sont qu’un aspect d’une guerre majoritairement masquée que les USA mènent contre la Syrie dans le but « de forcer el-Assad à abdiquer » pour reprendre les paroles de Barack Obama. Cette manière de faire la guerre est clairement conçue pour maquiller les opérations militaires. Les belligérants qui mènent une telle guerre évitent donc de faire intervenir les forces terrestres. Au lieu de cela, ils travaillent avec des forces spéciales et des suppléants sur place, par exemple en livrant des équipements, mortels ou non, aux milices de rebelles à domination islamiste.

Les USA et leurs alliés ont négligé de mesurer dans le détail les implications des sanctions subies par la population. Ils sont ensemble responsables du chômage et de l’appauvrissement massifs qui chassent les gens de la Syrie. Les sanctions contre le secteur pétrolier et l’énergie sont particulièrement catastrophiques quand on considère que 90 % du pétrole syrien était exporté en Europe avant la guerre. Les coupures d’électricité sont monnaie courante dans toute la Syrie. De plus, les sanctions menacent l’état de santé de la population. En Syrie, les médicaments importants, par exemple contre le cancer, les maladies du cœur et le diabète, sont disponibles seulement à des prix fortement majorés, ou au marché noir. De nombreuses banques étrangères, dont les grandes banques suisses, ont stoppé toutes les formes d’échange avec la Syrie : beaucoup de Syriens se voient dans l’impossibilité de recevoir le soutien qu’ils attendaient de leur parenté à l’étranger.

À Damas, j’ai fait la connaissance d’une jeune Syrienne qui, à la suite d’une greffe de rein, sera dépendante toute sa vie d’un certain médicament. Certes, ce médicament est encore disponible en Syrie, mais à un prix que la famille ne peut pas payer. Avant la guerre, la famille avait un revenu d’environ 500 francs. La dévalorisation massive de la livre syrienne, précipitée de façon décisive par les sanctions, s’est répercutée sur les salaires ; aujourd’hui, le sien est d’à peine 60 francs. Mais le médicament coûte 80 francs. Cette jeune femme et sa famille ne veulent pas quitter leur pays. Mais dans de telles conditions, la jeune Syrienne ne pourra pas survivre.

À cause de la guerre, la moitié de la population syrienne ne possède plus de maison. On ne peut donc pas dire qu’elle quitte son pays à cause des sanctions économiques.
Évidemment, la guerre est également un élément important. Or, en beaucoup de lieux, la vie des gens n’est pas menacée directement. Ils se rendent au travail, à l’école… le quotidien continue. Sur la côte Méditerranéenne, par exemple dans la province de Tartous, il existe certes des attentats isolés, mais jusqu’à présent, les combats ont épargné cette région. Malgré cela, Tartous est aussi touchée par la guerre. Autrefois, la province avait une population d’environ un million d’habitants ; aujourd’hui, avec tous les déplacés internes, on en compte 1,7 million. Avec les sanctions et le soutien humanitaire insuffisant, le standard de vie de toute la population s’est effondré.

L’aide humanitaire pour les victimes de la guerre en Syrie a atteint un montant en milliards à deux chiffres et il augmente continuellement. N’est-ce pas suffisant ?
Les déplacés internes devraient être soutenus davantage. La majorité des quelque onze millions de Syriens qui ont perdu leur maison pendant la guerre, se trouvent encore en Syrie. Cependant, une grande partie de l’aide humanitaire est distribuée aux réfugiés syriens à l’étranger. Selon les informations de l’ONU, seulement un tiers des fonds récoltés pour les victimes syriennes de la guerre est parvenu directement en Syrie durant ces dernières années. De plus, les sanctions retardent et renchérissent ces campagnes humanitaires. Ceci a été documenté en détails dans le rapport Humanitarian Impact of Syria-Related Unilateral Restrictive Measures de l’ONU financé par la Direction du développement et de la coopération suisse (DDC).

Pourquoi refuse-t-on aux déplacés internes en Syrie l’aide qu’ils recevraient s’ils étaient à l’étranger ? Cette inégalité de traitement est tout simplement un attrait pour quitter leur pays. Au Liban, il existe plus d’un million de réfugiés. Je suis convaincu d’une chose : si ces réfugiés avaient eu la possibilité de mener une vie décente dans les régions relativement sûres de la Syrie, nombre d’entre eux ne seraient pas au Liban aujourd’hui.

Considérons aussi les énormes sommes que l’Occident doit provisionner actuellement pour les réfugiés syriens. L’UE a promis six milliards d’euros au régime d’Erdogan pour limiter la vague de réfugiés vers l’Europe. Cet argent serait mieux placé en Syrie. Mais au lieu d’apporter une aide suffisante sur place aux personnes déplacées par la guerre, l’Occident, par ses sanctions économiques, pousse même à l’émigration les Syriens qui ne sont pas touchés directement par les actes de guerre. Les sanctions ne font qu’aggraver les problèmes que la guerre a, de toute façon, déjà causés. Le niveau de vie baisse, les prix augmentent, le carburant et l’électricité sont des plus restreints. Les sanctions économiques poussent les gens hors de leur patrie. La vague de réfugiés n’aurait jamais atteint cette ampleur si, en Syrie, une vie sans détresse matérielle était restée possible.

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