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« L’esclavage faisait partie du djihad »

24 septembre 2020

John Eibner a été l’instigateur de l’engagement de CSI contre l’esclavage au Soudan. Dans cette interview, il donne un compte-rendu de la campagne internationale contre l’esclavage et de la fin des razzias d’esclaves grâce au traité de paix de 2005. Mais aujourd’hui encore, il y a des esclaves au Soudan. CSI veut tous les libérer



CSI : Il y a vingt-cinq ans, CSI a libéré pour la première fois des esclaves au Soudan. Racontez-nous !

John Eibner : Dans les médias occidentaux, la guerre civile du Soudan était peu abordée, mais l’esclavage au Soudan était un fait notoire dans les milieux qui s’intéressaient aux droits de l’homme. Les missionnaires nous relataient la vie des chrétiens sous la charia. Lorsque j’ai pris contact avec le Nouveau Conseil des Églises du Soudan (NSCC), il nous a invités en 1992 à un premier voyage de reconnaissance dans le sud du pays.

Un visa était-il nécessaire ?

Non, nous avions uniquement besoin de l’autorisation émanant de l’autorité régionale. Or celle-ci était en opposition avec le gouvernement du Soudan. En effet, nous nous sommes rendus à Nairobi, au Kenya, et nous y avons loué des avions privés pour nous rendre directement dans les zones où se trouvaient les Églises du Soudan sans passer par les villes, car elles étaient sous le contrôle du gouvernement. Ce que nous avons vu et entendu lors de ce premier voyage a été compilé dans un rapport. J’ai écrit un article pour le Wall Street Journal en évoquant des « signes d’un génocide » au Soudan. Une telle prise de position était relativement nouvelle à l’époque.

Quelle a été la réaction du gouvernement soudanais ?

Il n’a bien sûr pas apprécié ce compte-rendu, mais il espérait nous convaincre que ce n’était pas toute la vérité. Nous avons donc été invités à Khartoum où nous avons rencontré des représentants importants du régime des Frères musulmans. Ce que nous avons entendu et vu a globalement confirmé notre analyse. Après l’avoir rapporté officiellement, nous avons été déclarés personæ non gratæ.

Est-ce que le régime soudanais a tenté d’entraver activement le travail de CSI ?

Sur place, au sud du Soudan, il ne pouvait rien faire parce que nous nous sommes rendus uniquement dans des régions situées hors de leur contrôle. Mais il a lancé une contre-campagne en engageant une agence de communication de Londres. Celle-ci devait influencer l’opinion publique contre CSI. Nous avons même reçu des menaces téléphoniques (contre CSI et contre moi-même) que nous avons signalées à la police.

Lorsque nous organisions des manifestations à l’ONU à Genève, des diplomates soudanais et des représentants d’organisations islamiques y participaient et prenaient le contre-pied. Je me souviens d’un diplomate soudanais venant du Sud qui a publiquement condamné CSI. Mais après son discours, il est venu vers moi officieusement et il a fait l’éloge du travail de CSI. Il nous a dit que nous devions absolument le poursuivre.

En 1999, le Soudan est parvenu à faire retirer l’accréditation de CSI auprès de l’ONU – un événement peu ordinaire. Comment cela a-t-il été possible ?

CSI a offert à Genève une plate-forme à l’opposition soudanaise lors de nombreuses manifestations. Or il faut savoir que cette opposition était interdite dans son pays. Lorsque nous avons invité le leader de l’armée de rébellion APLS (Armée populaire de libération du Soudan), cela a constitué un terrible affront pour le régime des Frères musulmans. La demande du Soudan de retirer l’accréditation de CSI a été soutenue par tous les États musulmans, mais aussi par des États qui n’apprécient pas les organisations des droits de l’homme, comme l’Inde, la Russie, la Chine ou Cuba. Les États-Unis ont été le seul pays à s’engager énergiquement en faveur de CSI.

Comment les autres États ont-ils réagi ?

L’Europe était divisée. Ce que CSI faisait a indisposé de nombreux États. Nous avons dévoilé que l’esclavage faisait partie du djihad entrepris par le président Omar al-Bechir, ce qui a déplu aux États islamiques. Mais d’autres organisations ont blâmé l’esclavage en évoquant le changement climatique ou la pauvreté comme motivations de cette pratique.  Quoi qu’il en soit, tous les États réalisaient l’importance de cette problématique dans le cas du Soudan. Ainsi, lorsque l’ancienne directrice de l’UNICEF Carol Bellamy a parlé officiellement de l’esclavage au Soudan, le gouvernement soudanais a été scandalisé et a menacé de chasser toutes les institutions de l’ONU du pays.

Quelles ont été les conséquences de la perte de l’accréditation pour la campagne internationale contre l’esclavage au Soudan ?

Genève a disparu en tant que plate-forme pour sensibiliser la communauté internationale à l’esclavage au Soudan. Dès lors, pour nous, les États-Unis ont été beaucoup plus importants que l’ONU.

Pourquoi ?

Les États-Unis se sont engagés avec détermination en faveur d’un traité de paix au Soudan, ce qui a ainsi mis un terme aux razzias d’esclaves. Cet accord posait en outre les bases de la création d’un État indépendant.

Des personnalités sud-soudanaises ont dit que l’indépendance du Soudan du Sud aurait été impossible sans le travail de CSI.

CSI a effectivement exercé, avec de nombreux partenaires, une forte pression publique contre l’esclavagisme au Soudan, de sorte que les États-Unis ont dû s’engager pour l’élaboration d’un traité de paix au Soudan.

Comment cette pression publique est-elle née ?

La collaboration avec l’American Anti-Slavery Group (Association américaine contre l’esclavage) et son fondateur Charles Jacobs a été déterminante. Jacobs avait été mis au courant de la pratique de l’esclavage par des étudiants du Soudan et de Mauritanie et il a engagé son argent et son réseau de contacts pour le faire connaître.

Pourquoi la collaboration avec ce groupe a-t-elle été si importante ?

Le groupe entourant Charles Jacobs avait un réseau et nous avons apporté des comptes-rendus de témoins oculaires : des destinées, des photos. Nous avons forgé ensemble un front uni contre l’esclavage, qui a particulièrement trouvé de l’intérêt auprès des activistes de gauche ainsi qu’auprès des chrétiens et des juifs ultraconservateurs. Nous avons donc rassemblé des voix qui dans d’autres circonstances ne sont pas forcément unies.

Nous avons organisé des protestations devant l’ambassade du Soudan à Washington avec des personnages-clés du mouvement des droits civiques, notamment avec un compagnon de Martin Luther King. Lors de ces manifestations, nous avons volontairement foulé le périmètre de l’ambassade du Soudan et nous nous sommes fait arrêter (nous avions alerté la police et les médias au préalable). Des activistes des droits de l’homme emmenés menottés, cela nous a fait une grande publicité… que nous avons immédiatement redirigée sur les esclaves du Soudan.

La campagne a permis la signature du traité de paix élargi (CPA) de 2005. L’esclavage n’y apparaît toutefois pas comme un thème central.

Oui, le retour des esclaves n’était malheureusement pas réglé. Cette problématique était trop délicate. Nous ne voulions pas porter préjudice au CPA avec des attentes trop élevées. Nous avons évidemment été déçus, mais la guerre était terminée et avec elle les razzias d’esclaves. Cela a été un énorme soulagement pour nous tous.

Depuis le traité de paix, la libération des esclaves est devenue un projet purement humanitaire pour CSI. Pourquoi CSI ne réclame-t-elle plus la libération des esclaves au plan politique ?

Dans les années 1990, quand nous avons fait connaître l’esclavage, je partais encore de l’idée que les États-Unis ou l’ONU interviendraient et libéreraient les esclaves. Entre-temps, je connais suffisamment les réalités politiques pour savoir que cela ne se produira jamais. Et même si ceci avait lieu et si le gouvernement soudanais coopérait, un nombre très limité d’esclaves serait libéré. Pire encore, on devrait craindre un massacre massif d’esclaves pour cacher la réalité et pour éviter toute preuve en assassinant des personnes qui de toute façon n’on presque aucune valeur financière aux yeux de leurs maîtres.

Le travail politique a atteint son but : la guerre et les razzias d’esclaves ont cessé. Le chemin le plus sûr pour libérer les esclaves consiste désormais à poursuivre leur rapatriement comme nous le faisons actuellement.

Combien d’esclaves y a-t-il encore au Soudan ?

On ne le sait pas. Il faut réaliser qu’il n’y a pas seulement des Sud-Soudanais déportés de leurs villages. Beaucoup d’entre eux sont maintenant des descendants de cette génération de déportés.

Le fondateur de CSI, Hansjürg Stückelberger a annoncé que le travail se poursuivrait « jusqu’à ce que le dernier esclave soit libre ». Est-ce toujours d’actualité ?

Oui, tant que je puis exercer mon influence dans ce sens. Pour moi, il est important que la nouvelle direction soutienne aussi les valeurs de CSI et n’ignore pas de tels engagements. Il n’y a pas d’autre chemin pour libérer les esclaves.

Adrian Hartmann

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