Le barbier d’Alep

11 septembre 2018

Sœur Marie-Rose fait partie des nombreux déplacés de guerre en Syrie. Mais elle se dépense sans compter pour aider ceux qui sont dans le même cas. Une partie de ses expériences poignantes sont l’objet d’un livre qui paraîtra en français cette année.



Extrait du nouveau livre de sœur Marie-Rose : « Le barbier ».

De 1984 à 1990, j’ai travaillé avec deux autres religieuses dans notre couvent d’Alep où, en plus des activités éducatives et caritatives, nous prenions soin d’une centaine d’enfants handicapés. Le couvent était situé à l’entrée de Jdeideh, un quartier de la vieille ville d’Alep connu pour ses magnifiques places et ses bâtiments anciens. Dans la rue qui menait au centre ville et où se trouvait notre couvent, se succédaient des magasins de meubles, d’anciennes bibliothèques et de vieilles boutiques. Au fil des ans, nous nous étions liées d’amitié avec tous les habitants de la rue.

Juste en face du couvent, il y avait un petit salon de coiffure, très modeste. Ahmad, le propriétaire, ouvrait son salon tous les matins à 6 heures et ne le fermait pas avant 18 heures. Le matin, lorsque je quittais le couvent, je voyais Ahmad assis à une petite table devant son magasin, buvant son café. Il me souriait chaque fois qu’il me voyait et me saluait aimablement, avant de m’offrir un café et de me souhaiter une agréable journée. Parfois j’acceptais son invitation et nous discutions ensemble de choses et d’autres. Il était tout aussi affable avec les autres sœurs. C’était mon quotidien alépin, à tel point qu’Ahmad faisait désormais partie de ma vie. Lorsque je déménageai à Homs en 1990, j’allai lui dire au revoir, ainsi qu’à tous les autres voisins qui étaient tristes de mon départ.

En 2013, j’appris que le quartier d’Alep où se trouvait le couvent était devenu une ligne de front entre l’armée syrienne et les groupes armés. Ces derniers avaient d’ailleurs conquis la quasi-totalité de la vieille ville. On m’informa également que cette partie d’Alep avait subi de graves dommages et que notre couvent avait été touché.

Je ne retournai à Alep qu’à la mi-octobre 2015. Au cours de cette visite, je pus me rendre jusqu’au couvent, même si c’était assez risqué, vu la situation générale dans la ville. Une fois sur place, je fus frappée par l’ampleur des dégâts. Tous les magasins avaient été détruits et la rue était remplie de gravats et de décombres. Quant au portail du couvent, il était également endommagé. Un groupe de jeunes soldats gardait le lieu. En entrant dans le bâtiment, je vis que la cour intérieure était elle aussi jonchée de gravats. L’étage supérieur était ravagé. Les biens du couvent – meubles, vaisselle, lits… – avaient été dérobés.

En repartant, il y avait là quelques personnes qui m’attendaient pour me serrer dans leurs bras : c’était mes anciens voisins ! Ils me demandèrent quand nous allions revenir. Ils étaient venus s’assurer de l’état de leurs maisons. Je tournai alors mon regard de l’autre côté de la rue et j’aperçus le salon de coiffure. La porte était ouverte. Il était complètement vide et on voyait distinctement des traces d’incendie. J’interrogeai les voisins au sujet d’Ahmad. Ils me répondirent l’avoir vu pour la dernière fois deux mois plus tôt : il était venu inspecter son salon de coiffure et en était reparti dépité. Ils savaient seulement qu’il survivait en vendant des cigarettes et des bonbons dans les rues d’Alep.

Le 12 février 2016, à la demande de notre mère supérieure, je retournai à Alep pour charger quelques experts d’évaluer les dommages et le coût des réparations du couvent. Vers midi, j’arrivai donc au couvent en compagnie de deux ingénieurs. La première chose qui me frappa fut que les décombres de la rue avaient été en majeure partie déblayés, même si les magasins restaient encore très marqués par les combats. Mais ma plus grande surprise fut de retrouver Ahmad devant son salon de coiffure. Il avait même ouvert son échoppe et à l’intérieur tout était propre et fraîchement repeint ! Devant un grand miroir se trouvaient deux chaises de coiffeur. Ahmad lui-même était assis comme à son habitude sur un tabouret devant son salon.

Lorsqu’il me vit, il bondit de son tabouret, s’élança vers moi et me serra dans les bras en pleurant. Je ne pus retenir mes larmes. C’était pour moi l’une des plus belles surprises de ces dernières années ! Ses cheveux avaient blanchi, mais ses yeux pétillaient toujours autant. Je lui promis de venir prendre un café avec lui quand j’aurai fini la visite du couvent avec les ingénieurs. Après avoir terminé le tour du couvent, je rejoignis donc Ahmad et m’assis auprès de lui. J’avais rarement apprécié autant une tasse de café ! Puis il me raconta :

« J’étais déterminé à réparer mon salon. J’ai emprunté de l’argent à quelques amis. Ensuite, j’ai tout réparé tout seul, j’ai repeint les murs, installé les chaises et un petit générateur.

– As-tu déjà des clients ? lui demandai-je.

– Jusqu’à présent pas beaucoup, mais ça va venir. Ce qui compte, c’est que je sois de retour ! »

Ahmad avait raison. Le fait qu’il soit de retour nous rendait un nouvel espoir pour l’avenir et donnait cette confiance que la vie, malgré tout, mérite d’être vécue.


Une lecture recommandée et une idée de cadeau !

Le livre de sœur Marie-Rose paraîtra en septembre 2018. Il est disponible sur demande auprès de CSI-France.


 

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