Comment un « ami » piège une fillette

01 juin 2017

Au plan mondial, on recense environ 46 millions de victimes de la traite des êtres humains. L’Inde est l’acteur principal de ce marché. Le drame vécu par Anupri, une fillette de 10 ans, en est une triste illustration. Depuis fin 2013, CSI lutte contre les abus, en étroite collaboration avec des partenaires sur place.



Les habitants des régions rurales situées à l’écart des villes sont particulièrement exposés à la traite des êtres humains. Les trafiquants disposent de réseaux bien rodés et ils savent abuser de la misère sociale de ces populations pour parvenir à leurs fins. Ils piègent leurs victimes en leur faisant miroiter des emplois séduisants ou des perspectives de vie meilleure. En février de cette année, nos représentantes Inés Wertgen et Corinne Germann se sont rendues en Inde pour rencontrer d’anciennes victimes libérées. Parmi elles, la toute jeune Anupri*.

Un loup déguisé en ami

Âgée aujourd’hui de dix ans, Anupri est l’une des quatre dernières filles que les partenaires CSI en Inde ont pu libérer de la traite des êtres humains. Nous l’avons rencontrée pour un entretien en compagnie de Silvanti*, notre principal contact sur place. Anupri salue les collaboratrices de CSI avec un sourire gêné et très furtif. Mais le langage de son corps en dit long sur sa vie. Ses yeux se perdent dans le vague…

Ses parents sont souvent en route toute la journée pour le travail et Anupri est laissée à elle-même, comme de nombreuses filles de sa contrée.

Il y a deux ans, Anupri est abordée par un inconnu sur le chemin de l’école. L’homme lui parle avec gentillesse et la prend au sérieux. Il l’accompagne régulièrement jusqu’à l’entrée du village. Avec le temps, la fille perd sa timidité et se lie d’amitié avec cet inconnu. Anupri se sent bien avec lui et reçoit toute la considération dont elle manque à la maison.

Un jour, son nouvel « ami » lui parle d’un marché haut en couleur dans une jolie bourgade des environs. Il l’invite à l’y accompagner. Cette proposition alléchante a tôt fait de trouver les faveurs de la fillette. Mais de ce marché de rêve, elle ne verra rien d’autre que la mégapole de Calcutta, où Anupri est livrée à une maison close. Anupri était alors âgée de 8 ans !

Aucune confiance envers la police

Les parents constatent la disparition de leur fille, mais ils ont bien trop peur de l’annoncer aux autorités. En Inde, on ne peut malheureusement pas toujours se fier à la police, surtout si l’on vient d’une famille appartenant à une caste inférieure, comme c’est le cas des parents d’Anupri. C’est plus tard, il y a quelques mois, dans le cadre d’une conférence de prévention tenue par les partenaires de CSI, que les parents d’Anupri livrent leur terrible secret. Notre équipe fait tout ce qu’elle peut pour retrouver au plus vite la fillette et la sortir, avec l’aide de policiers fiables, d’un bordel de Calcutta. Elle est restée prisonnière durant deux ans, endurant des souffrances indicibles.

Anupri habite à nouveau chez ses parents et rencontre régulièrement Silvanti ainsi qu’une thérapeute. Sa réhabilitation prendra des années, au vu de tout ce qu’elle a dû subir dans les plus jeunes années de sa vie.

Que faire pour éviter les enlèvements ?

La traite des êtres humains désigne l’exploitation de personnes par la contrainte. Les victimes sont exploitées de diverses manières, parfois conjointes :

  • exploitation sexuelle ;
  • exploitation par le travail ;
  • prélèvement d’organes ;
  • « formation » d’enfants-soldats.

Pour éviter que les jeunes tombent dans aucune de ces ornières sordides, l’aide apportée par CSI met l’accent sur la prévention. Les campagnes menées par les partenaires de CSI sont donc essentielles. Ces derniers organisent régulièrement des conférences dans les régions les plus exposées, dans le but de présenter les dangers multiples de ce trafic aux enfants et aux jeunes, mais aussi aux parents et aux formateurs. Lors de ces rencontres, il arrive souvent que des collaborateurs soient sollicités par des parents désespérés dont un enfant a disparu. Comme dans le cas d’Anupri, l’équipe d’aide enregistre le cas en collaborant avec la police et met en action son réseau efficace pour tenter de libérer à tout prix l’enfant disparu.

Pour le travail de prévention, il est également important d’offrir régulièrement des modules de formation destinés aux autorités, aux travailleurs sociaux, aux policiers fiables et aux aides bénévoles. Il n’est pas question uniquement de transmettre des connaissances de base sur la traite des êtres humains, mais également de construire un réseau capable de contrecarrer l’organisation de la traite des êtres humains trop bien organisée. Autre pilier important du travail de prévention : les groupes d’entraide, qui sont une plate-forme pour le travail de sensibilisation et l’échange d’informations. À cet effet, les groupes reçoivent des prêts pour mettre en place de petites entreprises qui permettent de générer des revenus et d’enrayer la spirale de la paupérisation.

Depuis presque une année, nous avons même un numéro d’urgence, que nous communiquons partout où nos partenaires sont présents. Ce numéro peut être composé jour et nuit et on ne compte plus le nombre d’appels qu’il a permis de recevoir. À ce jour, les partenaires de CSI ont pu libérer 300 victimes de la traite des êtres humains et protéger d’innombrables innocents par le biais des campagnes d’informations.

Comment aider au mieux les victimes ?

Quand cela est possible, les victimes retournent dans leur famille. Malheureusement, ce qui semble ici une évidence n’est pas toujours réalisable. Dans plusieurs cas, la famille est elle-même partie prenante du trafic des êtres humains. Il existe alors un grand danger que l’enfant soit à nouveau vendu. En outre, il est fréquent de voir un enfant refusé par sa famille, car la culture hindoue considère une femme violée comme impure et elle constitue une honte pour la famille. On trouve aussi trop souvent des parents irresponsables qui rejettent leurs enfants, car ils ne veulent (ou ne peuvent) pas s’en charger.

Trouver de bons foyers pour les enfants libérés n’est pas chose aisée, car plusieurs n’acceptent pas les filles qui ont eu un parcours de vie tragique. Nous sommes donc d’autant plus reconnaissants d’avoir trouvé quelques foyers qui acceptent ces filles en leur offrant un encadrement spécifique. Lors de nos visites personnelles de ces victimes, nous sommes toujours réjouis de voir les progrès qu’elles ont pu faire. Cela sera encore plus réjouissant quand notre propre foyer CSI, que nous avons pu construire après d’âpres négociations, ouvrira à l’été 2018. Cette maison d’accueil disposera d’environ 30 places pour des filles ; elle a pour but d’offrir beaucoup d’amour et de protection pour favoriser une réelle réhabilitation et une préparation à la réintégration sociale. Tout cela nous donne bon espoir : de nombreuses filles qui ont souffert les mêmes horreurs qu’Anupri pourront retrouver une vie équilibrée et heureuse.

Corinne Germann

* Noms d’emprunt

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